PENDANT CE TEMPS LA, AU LIBAN…

Depuis son indépendance en 1943, la coutume veut que le Président de la république soit un Maronite, celui du conseil un Sunnite et du parlement un Shiite. C’est le « Pacte national ». L’Instabilité étant au Liban ce que la République est à la France, tout fonctionnerait encore à peu près si la Présidence n’était pas vacante depuis le 25 mai 2014. Voila quatre mois que les institutions sont paralysées au pays du cèdre et que les nuages s’amoncellent.

Le Président doit être élu à la majorité absolue des députés dans une chambre remplie aux deux-tiers. Un hémicycle que boycotte l’opposition. Le 9 octobre sera la treizième convocation du collège électoral. La dernière fois, le président du parlement n’a même pas fait le déplacement.

Et c’est regrettable, car l’assemblée est réunie en « collège électoral » ce qui signifie qu’elle n’a pas de compétence législative : aucune loi ne peut être votée. Le pouvoir est assuré à titre intérimaire par le Conseil des Ministres, mais chacun de ses membres dispose d’un droit de véto visant à prévenir les sujets conflictuels. Composé de 8 ministres de la majorité, 8 de l’opposition et 8 « non alignés », seules les affaires courantes sont expédiées.

Certes, au pays du cèdre, les lois n’obligent que ceux qui les écoutent. Mais la situation est aujourd’hui particulièrement dramatique pour la montagne. Car sans pouvoir exécutif digne de ce nom, les cataclysmes régionaux en œuvre auxquels elle est particulièrement perméable de part sa mosaïque culturelle risquent d’emporter ce petit pays dans un retour vers un triste passé. Comment en est-on arrivé là ? Ce serait bien trop long et complexe. Tàchons plutôt de voir où nous en sommes…

La « libanisation », une affaire d’homme.

Après l’assassinat de Rafiq Hariri le 14 février 2005 (premier ministre sunnite de 1992 à 1998 puis de 2000 à 2005), le pays entre en ébullition (« révolution du cèdre ») contre la présence syrienne (accusée du meurtre) dans le pays. Le 8 mars, un vaste mouvement de réaction réaffirme son soutien à la Syrie. Le 14 mars, une manifestation plus grande encore de par sa taille contraint la Syrie à se retirer du Liban. Le pays est depuis politiquement divisé en deux coalitions : le 8M et le 14M. Alors que les dernières élections législatives de 2009 sont gagnées par le 8M (qui recueille 55% des votes avec un taux de participation historique), le système électoral ne lui donne que 57 sièges, contre 71 pour le 14M. Mais il faut être prudent, car si « Libananisation » se définit par « l’affrontement entre les différentes communautés religieuses d’un pays » (http://www.universalis.fr/), la réalité est beaucoup plus subtile. Les attentats sous faux drapeau sont monnaie courante au Liban, tout comme les ingérences de divers pays extérieurs, véritables constantes de l’histoire libanaise. Sans prétention à l’exhaustivité, voyons de manière très succincte la situation telle qu’elle est aujourd’hui à travers les principaux acteurs libanais.

Saad Hariri

Fils de Rafiq Hariri, chef du plus grand groupe parlementaire, c’est le leader médiatique du 14M. Il incarne le renouveau économique que son père a fait connaitre à la « Suisse du Moyen Orient », mais aussi la spéculation effrénée et la corruption endémique. Quatorzième fortune du monde arabe, Saad est le fils de son père : au Liban, la politique est une affaire de famille. Le président Bachir Gemayel sera par exemple remplacé par son frère après son assassinat en 1982. Les Hariri sont d’abord et avant tout des businessmen. Ils incarnent une économie ultralibérale et pro-occidentale. Trop puissant, le père paiera ses ambitions de sa vie, et le fils est aujourd’hui en exil volontaire. Sunnite, il ne peut être président. Son candidat, c’est Samir Geagea.

Samir Geagea

Maronite, viscéralement anti-syrien, allié historique d’Israël, c’est le candidat naturel du 14M. Pendant la guerre (1975-1990), il fut le chef des Forces Libanaises (coalition de milices chrétiennes luttant contre les palestiniens et les syriens). Il est l’unique « seigneur de guerre » à avoir fait de la prison (11 années) pour sa « syrianophobie » (le pays était alors occupé par la Syrie). Profondément religieux, il fut hégémonique dans la communauté chrétienne dans les années 70 – 80 avant de laisser la place à un outsider, aujourd’hui concurrent direct à la présidence de la république : Michel Aoun.

Michel Aoun

Fils de boucher, il gravira les échelons de l’armée pendant la guerre civile jusqu’à se retrouver à sa tête (1984-1990). Maronite, il est présidentiable et dispose du deuxième groupe parlementaire de par son nombre. Meneur d’homme, il fédérera les milices chrétiennes derrière l’armée libanaise contre l’occupation syrienne. En tant que chef de l’armée, il fera ensuite une seconde guerre contre Geagea pour briser la milice chrétienne au nom de l’unité des institutions du pays. Pendant les législatives de 2005, il regroupe 70% des votes chrétiens. Le 6 février 2006, il signe une alliance avec le Hezbollah et prend le parti du 8M. Les législatives de 2009 le donnent toujours vainqueur chez les chrétiens à 52%. C’est lui qui, avec ses soutiens, boycotte le collège électoral. Ce qu’il veut, c’est un président renforcé, élu par le peuple en deux tours pour ne pas rompre le « Pacte National » : les chrétiens au premier, les libanais au second. Inacceptable pour le 14M, opportunément « légaliste ». Au Liban, les vestes se retournent à merveille. Mais le meilleur exemple en est encore Walid Joumbliat.

Walid Joumblat

Leader Druze depuis 1977, il succède à son père assassiné par les syriens. Il sera pourtant leurs alliés contre les milices des Forces Libanaises (chrétiennes) et neutre vis-à-vis d’Israël pendant la guerre (1982-2000), il se rapprochera des chrétiens contre son vieil allié dans les années 2000. Il rompt pourtant avec le 14M en 2009 et en 2011, rejoint le 8M qu’il a depuis également quitté. Assuré du soutien sans faille de sa communauté, chef d’une puissante milice très organisée, le « renard » parle à tout le monde, dans le plus grand intérêt des siens. Comme lui, Hassan Nasrallah est le leader hégémonique d’une communauté. Mais contrairement à Joumblat, il jouit, lui, d’un soutien transcommunautaire.

Hassan Nasrallah

Née dans la banlieue populeuse de Beyrouth, pieux, intègre, diplomate, fin stratège, il est devenu chef du Hezbollah en 1992. Sans concessions, il incarne la résistance arabo-islamique à Israël. Une longévité qui fait pâlir les services d’espionnage israéliens. D’abord créé comme une milice purement militaire contre l’occupation israélienne, le Hezbollah s’est ensuite consacré au développement de sa communauté (les shiites, citoyens de troisième zones, avaient alors un statut similaire aux Gitans  en France) avant de se politiser dans les années 2000. C’est un allié, Nahib Berri (chef du Amal, parti politique shiite historique) qui préside le parlement. Artisan du retrait israélien du sud-Liban (après 20 ans d’occupation) et auréolé par sa « victoire » de 2006 contre Israël, il balayera militairement les milices rivales du 14M à Beyrouth en 2008 dans un contexte de blocage institutionnel généralisé. Ils sont les seuls à mettre leurs armes « sur la table », au nom de la lutte contre « l’entité sioniste ». Soutenu financièrement par l’Iran, ils sont accusés par leurs détracteurs de servir des intérêts étrangers, sans que cela ne soit jamais véritablement démontré dans les faits. Leurs luttes contre les « takfiristes » (terroristes) dans le mont Liban et la Bekaa au coté de l’armée libanaise leur donne un large soutien transcommunautaire dans le pays (particulièrement chez les chrétiens). Allié de Michel Aoun, ce sont les concurrents directs du camp occidental.

 

Et maintenant ?

La pratique veut que le Président maronite soit pro-syrien et le Premier ministre sunnite pro-occidental. Geagea est l’homme de l’occident : ultralibéral, pro-israélien et viscéralement anti-syrien. Aoun est lui un fervent nationaliste, indépendantiste et très critique à l’égard des ambitions occidentales dans la région. Dans les deux cas, de par la composition du parlement, des changements institutionnels profonds sont nécessaires. Dans un pays ou l’Etat délègue de très larges pouvoirs aux communautés confessionnelles, la vie continue, mais l’incertitude domine.

Les takfiristes avancent vers Tripoli et le nord de la Bekaa où ils sont déjà largement présents. Daech monopolise l’attention de la communauté internationale laissant le Liban seul face à un destin qui le dépasse. Si le blocage persiste, ce sera surement l’actuel chef de l’armée Jean Kahwaji qui sera appelé à la présidence, ce qui est inconstitutionnel (article 49) mais pas non plus une première (le dernier président Michel Sleiman (2008-2014) était dans la même situation).

Au cœur d’une région géopolitiquement charnière, le Liban, particulièrement perméable à l’ingérence étrangère, n’a jusqu’à aujourd’hui pu résoudre ses crises que par un accord entre les véritables acteurs politiques en présence. Comme en 1989 (accord de Taëf) et en 2008 (accord de Doha), ils devront attendre que la Syrie, l’Iran, l’Arabie Saoudite, la France, les Etats Unis et Israël soient chacun près à faire des concessions dans leurs ambitions géopolitiques respectives. Ce qui ne semble toujours pas le cas…

Reste à espérer que le pays qui « ruisselle de lait et de miel » ne redevienne pas celui du sang et des larmes.

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